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Sylvie Tanette : Ni trahir ni venger (Une vieille colère)

Photo du rédacteur: Cécile ValléeCécile Vallée

Sylvie Tanette (c) Chloé Vollmer-Lo
Sylvie Tanette (c) Chloé Vollmer-Lo


Après l’analyse percutante des récits de transfuges de classe de Laélia Véron et Karine Abiven – Trahir et venger (2024) –, la force de ce récit autobiographique paraît encore plus évidente. Précisons que le parcours de l’autrice ne correspond pas au concept de transfuge de classe puisque si elle a grandi dans les quartiers nord de Marseille, dans une famille issue de l’immigration italienne, et qu’elle est devenue critique littéraire et écrivaine, son père était enseignant puis principal adjoint. C’est lui qui a franchi la barrière. Cependant, elle aurait pu récupérer cette thématique à la mode comme d’autres l’ont fait. Or, elle n’héroïse ni son parcours, ni celui de ses parents. Le récit n’est pas linéaire, le mouvement n’est pas ascendant, parce qu’elle raconte son appartenance à une famille, à une ville, à une langue dans toutes ses variétés. Elle écrit le « nous » de sa famille d’immigrés italiens mais aussi celui de Marseille, elle raconte comment il l’habite et non comment elle s’en est détachée.



« (…) durant des années j’ai occupé mes journées à lire des romans et mes nuits à inventer des fictions peuplées de créatures imaginaires sans jamais réfléchir à rien. Il est peut-être temps de revenir à la réalité et d’écrire sur notre histoire. »


C’est une chanson italienne présentée par Rebecca Manzoni et les quarante ans de l’abolition de la peine de mort qui déclenchent en 2021 ce désir de passer à l’écriture autobiographique. Cela se fera par un retour aux sources : Marseille. L’autrice s’organise pour pouvoir y passer plusieurs semaines. Le hasard fait qu’elle s’y trouve en avril 2022, entre les deux tours de l’élection présidentielle. Elle loue une chambre à l’Estaque, lieu de son enfance. Il n’est pas question de l’intime, elle ne fait qu’évoquer la relation apparemment complexe avec ses parents, sa vie avec Lucien et ses garçons. Comme la narratrice de son premier roman, Amalia Albanesi, l’explique à son fils, ce sont les traces de l’histoire familiale qu’elle cherche, cette « étrange étrangeté » qui les habite : « toutes ces histoires et tous ces gens, que l’on n’a pas choisis, que l’on ne connaît pas, mais qui sont là dans un coin de nos têtes, et parfois se bousculent, jusque dans le moindre de nos gestes. » 


Son projet de recherches à la bibliothèque pour se documenter se transforme en promenades dans la ville, en rencontres avec des membres de sa famille et des amis, dont elle rapporte les échanges. Ce ne sera pas non plus une étude sociologique.

Elle commence donc son récit par une année charnière qui explique son projet. 1981 est l’année au cours de laquelle elle passe son bac de français. En troisième, elle veut faire un CAP Poids lourds parce qu’elle admire ses oncles, ses « héros », qui sont routiers. Elle ne peut réaliser son rêve car l’école est réservée aux garçons et comme elle a le niveau pour passer en Seconde, elle va au lycée. Elle est orientée en première scientifique mais c’est la découverte de la littérature qui va être décisive :  

« En juin 1981 je suis en 1re, j’ai découvert la littérature et je trouve inadmissible que tous les jeunes de mon âge n’y aient pas droit, y compris les futurs camionneurs. Encore aujourd’hui ma vieille colère est toujours là, je la garde au chaud. »


Elle semble déjà avoir aussi un esprit critique affûté. Interrogée à l’oral sur L’Etranger de Camus, elle se rappelle : « le livre ne m’a pas beaucoup marquée à part la phrase du début […] et son emploi du terme « les Arabes » pour parler des Algériens me laisse perplexe. » 

1981, c’est aussi l’année où Mitterrand devient président : « un événement considérable à mes yeux d’adolescente élevée dans l’ambiance recuite des septennats de Pompidou puis de Giscard […] La droite est derrière nous, c’est fini tout ça, et pour nous la gauche c’est le peuple alors la bourgeoisie arrêtera de tout diriger et enfin on sera aux commandes et enfin on prendra des décisions un peu intelligentes ». Sa famille, communiste et syndicaliste, est beaucoup moins enthousiaste : « Question espoirs déçus ils sont blindés et ils se souviennent du Mitterrand de la guerre d’Algérie, ça calme. » La narratrice explique qu’elle comprend rapidement qu’ils avaient raison : « ce pays ne va pas changer, il va s’accrocher à sa mythologie nationale et à ses mots grandiloquents – universalisme, droits de l’homme – pour masquer les inégalités et les discriminations. »

1981, c’est enfin l’année de l’abolition de la peine de mort. Interrogée par l’examinatrice de l’oral de français, Sylvie Tanette a une réponse étonnante. Elle fait part de son inquiétude sur les conséquences de cette loi : les condamnations à perpétuité vont augmenter, n’est-ce pas plus terrible que la peine de mort ? Cette inquiétude s’explique par la condamnation à perpétuité d’un de ses cousins dans les années 70 pour « homicide volontaire avec préméditation ». 

Quarante ans plus tard, le destin de ce cousin, même si elle ne l’a pas vu depuis son incarcération, est toujours présent dans son esprit d’autant qu’en 2018, un autre membre de la famille est condamné à 20 ans pour homicide. Un cousin dans chaque branche de sa famille. Ils sont le fil rouge de sa quête mémorielle parce qu’ils symbolisent la complexité des histoires familiales, d’autant plus quand elles sont liées à l’immigration : « chacun a choisi ce qui l’arrangeait dans cette histoire – et a tout de même hérité de ce qu’il n’avait pas choisi. » 

Il ne s’agit pas pour autant de faire un récit victimaire mais de s’inscrire dans une histoire plus vaste, la questionner pour se la réapproprier.



« notre histoire est une histoire collective », « celle de milliers de Français et de Françaises d’aujourd’hui qui, tout comme moi, font avec. »


C’est l’histoire de l’immigration italienne, histoire déformée par les clichés, notamment ceux du regard dominant qui considère les immigrés comme des « populations archaïques, des analphabètes mal dégrossis venus ici dans le seul but de voler le travail des Français », « intrinsèquement en retard par rapport à ce merveilleux pays ». Sylvie Tanette démontre avec une ironie savoureuse que cette hiérarchisation peut facilement être infirmée voire inversée. Elle précise, par exemple, que la réputation machiste des Italiens n’a rien à envier au comportement des hommes éduqués de ce « merveilleux pays » : « quand je suis devenue journaliste j’étais contente, j’allais être entourée d’intellectuels et je pensais que dans un environnement pareil sans aucun doute les femmes étaient bien traitées. Quel ne fut pas mon étonnement. » Elle montre également que le fait que ses grands-mères choisissent d’être enceintes pour que leur père accepte leur mariage avec l’homme qu’elles ont choisi est une preuve de leur émancipation bien plus avancée que celle des femmes des familles bourgeoises franco-françaises. Ce n’est pas seulement un réquisitoire contre le récit dominant. Elle montre qu’elle aussi doit « ajuster sa lunette ». Ainsi quand elle explique par une raison économique la laideur des villages des Sardes de la Barbagia dont les maisons restent inachevées, une de ses amies lui permet de comprendre qu’elle fait preuve aussi d’une forme d’ethnocentrisme : « les maisons au fond ils s’en fichent, ce n’est pas dans leur culture ». 

Lorsqu’on ajuste son regard en enlevant les philtres ethnocentriques hiérarchisants, l’immigration prend un tout autre aspect. La narratrice montre en effet à travers l’histoire de ses ancêtres que les histoires de migration sont des histoires incroyables, comme celle de son grand-père Giacomo qui « ressemble à une légende, un récit initiatique, un conte mythologique », et sont multiples : certains ont choisi la France, d’autres s’y installent au hasard d’une rencontre amoureuse, certains y restent, d’autres en partent : « en réalité nous sommes surprenants, des êtres insaisissables au comportement inattendu ». Cet exemple familial est à l’image de la population marseillaise qui renferme « tant d’histoires humaines incroyables, tant de pays de départ, l’Italie, l’Espagne, les Comores, l’Algérie, le Cambodge. Et toutes ces épopées la plupart du temps renferment une blessure insondable qui revient parfois hanter certains d’entre nous, deux ou trois générations plus tard. » Elles ont aussi façonné la ville elle-même : « une urbanisation élaborée à la va-vite au rythme d’arrivée des différentes vagues d’immigration », une « succession d’amoncellements et de ruptures » et la mer. La narratrice se demande si réciproquement « cette incertitude géographique » a des conséquences sur les habitants, leur « perception des choses ». Elle pose ainsi des questions, cherche à comprendre, à l’opposé des assertions péremptoires, et inscrit son récit dans une action commune de réappropriation du narratif.



« Lire est la grande affaire de ma vie. […] Bien entendu, écrire est l’autre grande affaire de ma vie. » 


Dans Trahir et venger, Laélia Véron et Karen Abiven ont bien montré l’importance de la langue pour les transfuges de classe : celle dont ils ont honte, celle qu’ils adoptent et qui donne à voir leur ascension, celle qu’ils utilisent pour écrire. La langue est aussi centrale dans le récit de Sylvie Tanette, celle de l’oral et celle de l’écrit, mais aucune ne domine l’autre. Elle les mêle car elles font toutes partie de son histoire.

Au début du récit, la narratrice raconte le cauchemar qu’elle fait avant son départ : arrivée à Marseille, elle ne comprend rien à ce que lui disent les gens. Ce ne sera pas le cas et elle manifeste son attachement à cette variété orale particulière du français en ponctuant son récit de transcriptions de phrases ou de dialogues entendus et notés lors de ses déambulations dans la ville, pour faire entendre « ce français inventif que les gens parlent là-bas », comme celui d’une « cagole de soixante-dix ans » qui s’indigne auprès d’un vendeur sur le marché qu’un savon de Marseille s’appelle Marine : « Tiens je te l’achète. Ecoute-moi bien, je te l’achète et je vais aller me laver le cul avec ». Elle imagine que des tournures de phrases typiques comme « Mélina viens ma chérie, viens que là tu vas tomber », achèveraient les Académiciens à qui elle aurait offert un TGV pour Marseille afin qu’ils écoutent cette variété du français. 

Elle met également en lumière l’appropriation de la langue par les immigrés. Elle évoque ainsi la difficulté de son grand-père, qui parlait peu le français et était analphabète dans sa langue, à segmenter les mots. Elle se souvient que « les amaisons » éveillaient en elle un questionnement sans fin sur la langue et non un jugement. Elle se retrouve dans l’analyse que fait Sylvie Salvayre, dans Pas pleurer, de ces variations des allophones qu’elle qualifie de langue « encombrée » qui doit signifier « une liberté dans le dire ». Il n’est pas question de honte de ces variétés populaires de la langue, même pour quelqu’un qui sait goûter aux autres, notamment celle de la langue littéraire. 

Quand elle découvre la littérature au lycée, elle s’oppose au diktat de l’élitisme en refusant de lire Stendhal parce que sa professeure de français affirme qu’il fallait l’avoir lu, en revanche, elle se plonge dans les tragédies de Racine. A son amie qui ne voit pas comment elles peuvent s’identifier à des rois et des reines, Sylvie rétorque : « les tragédies de Racine me touchent justement parce que nous les descendants d’immigrés pour ce qui est des tragédies on est concernés. » Elle ne lit pas pour appartenir à une caste mais pour ce qui est dit et la façon dont la langue est utilisée. C’est une langue complétement différente, celle de Claude Simon, qui lui fait poursuivre ses études de Lettres. Sa rencontre avec l’auteur est la première d’une longue suite avec romanciers et romancières : « je suis allée chercher chez eux tout ce qui n’avait pas été écrit chez moi », tout en écrivant aussi.  

Ce récit autobiographique est une radiographie de son écriture, comme le dirait Ananda Devi, pour y voir ce qu’elle contient de son histoire. Elle insère ainsi des pages d’un tapuscrit : « roman que je ne publierai sans doute jamais » qui illustrent la présence incontestable de cette histoire familiale dans son écriture. Elle en montre également les traces dans ses trois romans qui ont été publiés. Alors que le premier, écrit lors d’un séjour dans le village d’une de ses arrière-grand-mères, est clairement une première étape fictionnelle à cette quête familiale, les deux autres en semblent très éloignés. Ils n’en sont pourtant pas moins imprégnés. Elle raconte ainsi comment elle peut se sentir envahie par une émotion dont elle ne comprend pas la raison avant de se rendre compte que des passages qui semblent ne rien à voir avec son histoire y sont intimement liés : le paysage d’Un jardin en Australie est, par exemple, la transposition du terrain vague de son enfance et la fin de Maritimes est une réécriture du départ de son grand-père et de ses frères de leur village. Comme le dit la narratrice de son premier roman, cet héritage est toujours là, il peut surgir sans que l’on s’en rende compte.


A la fin du récit, elle insère une nouvelle publiée dans le magazine Socialter en 2022, comme confirmation de la présentation en filigrane de cette histoire familiale qu’elle décline même dans des récits imaginaires et des thématiques pour lesquelles elle s’engage. 

Une Vieille colère n’est donc pas un récit de « transfuge » dans le sens où il n’y a pas plus d’héroïsation que de honte et de trahison : « je vis à Paris mais je ne me suis jamais posé la question de l’intégration au milieu dans lequel je vis. Je n’ai jamais compris la notion de honte sociale, même si le mépris de classe bien sûr je connais, depuis longtemps je suis même aux premières loges et il ne m’a jamais surpris. » En revanche, elle est en colère, de cette vieille colère familiale contre les injustices sociales, celle de son père en mai 68, celle de son grand-père qui quitte l’école en lançant une pierre dans la fenêtre pour se rebeller face à l’autorité, celle de ces militants syndicalistes qui ont fait la grève de 1947, celle de son arrière-grand-père paternel qui donne sa paie de la semaine à un malheureux, et elle revendique « une dinguerie assumée, un détachement face à ce qui est matériel, un sens revendiqué de la solidarité, une façon de résister à ce que le capitalisme naissant voulait faire de nous : des pauvres asservis à l’espoir de rejoindre la classe moyenne. » Sylvie Tanette donne ainsi une autre ampleur au récit de soi qu’elle rend polyphonique grâce à la bande son de Marseille, de ses proches et de la littérature. 





Sylvie Tanette, Une vieille colère, Les Avrils, octobre 2024, 160 pages, 20 euros

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