Sandra Moussempès : Eriger une demeure hantée d'une plus vibrante réalité (Sauvons l'ennemie)
- Clément Beaulant
- 18 mars
- 6 min de lecture

Inlassablement, depuis la parution en 1997 de Vestiges de fillette, Sandra Moussempès continue de tracer ce sillon particulier où les voix de la poésie et du spiritisme se mêlent pour ériger une demeure hantée d'une plus vibrante réalité. Dans Sauvons l'ennemie, qui paraît aux éditions Flammarion, la poétesse excave avec force, férocité et humour, les fondations d'un « Musée de Soi-même » où le réel apparaît dans toute sa violence et sa cruauté et le texte toujours peuplé de présences spectrales. Composé de neuf séquences de taille inégale comme autant de tableaux et de dispositifs d'écoute et d'enregistrements, Sauvons l'ennemie poursuit un travail autant de mise à jour des voix passées que de matérialisation des corps : un travail pour lequel elle a autant besoin d'ennemis que d'alliées.
Chez Sandra Moussempès, les propositions comme les poèmes, courts, s'enchaînent, parce que, dit-elle, « les poèmes brefs forment des allées d'arbres ». Et le lecteur avance pas à pas dans ces allées, dans un temps indistinct : « Mes périodes préférées – l'ère victorienne & le Hollywood des années 70 – / se télescopent sans cesse en crash karmiques / personne ne sait où nous iront nous réemboiter ni pour qui ». Le lecteur avance donc, inquiet, parmi les voix multiples qui parlent à travers la poétesse alors que les images, toujours fragiles, en déséquilibres, se défont d'elles mêmes, « bercée[s] par quelque chose et son contraire ». Sommes-nous les bienvenus dans ce lieu d'aucun lieu : NOWHERE & NOWHERELSE ?. De la même manière que le poème n'est à priori le lieu d'aucun corps – si ce n'est des corps en morceaux, découpés par les regards croisés que les hommes portent sur ces femmes : spirites et poétesses de l'Angleterre victorienne ou starlettes hollywoodiennes des années 1970. Mais, précise Sandra Moussempès cette fois, « J'ai revu l'espace entre moi et le poème à la baisse / Je suis entrée dans le château des marques-pages confisqués ».
Car la poésie de Sandra Moussempès est d'abord celle de la division du sujet dont le corps morcelé n'existe plus que dans le jeu des regards multiples qui se portent sur elle : « Faites quelque chose pour manifester votre présence / Ou bien cette petite lumière vous divisera en deux ». Ainsi dès la couverture on peut retrouver ce motif régulier du travail de Sandra Moussempès : l'effacement du visage féminin – déjà la couverture rose de Cassandre à bout portant en 2021. Ici dans une photographie anonyme de 1876, trois femmes tiennent devant leur visage une feuille de papier blanc. Le visage effacé est le nœud de cette absorption du corps féminin dans le réel violent qu'impose la société ou la famille et qui porte pour Sandra Moussempès le nom d'Emprise. Ainsi le réel féminin est un réel dédoublé, « défragmenté », et c'est toujours quelqu'un d'autre, un double, qui parle à travers la poétesse, comme c'est toujours une entité fantôme qui dans le corps de la médium vient à parler à travers elle, et alors « à quoi bon espérer sortir du labyrinthe des voix sourdes ? »
Mais si pour Sandra Moussempès, « toute doublure est source de lumière », l'Emprise est le lieu de l'ennemie, de la hantise et des traumas familiaux, dont l'existence et la présence ne peuvent être ni niées ni rejetées. Le sujet est une recluse, dans une chambre dont les murs capitonnés semblent étouffer les voix qui traversent le corps, mais ces voix ne savent pas se taire et alors « vous devez faire le tri dans vos relations ». La poésie de Sandra Moussempès est-elle celle de ces femmes contraintes, contenues et corsetées, concentrant les regards des sociétés patriarcales ? Le corps scruté, étudié, découpé, photographié, exposé, elles errent dans les pages comme dans nos imaginaires. Pour Sandra Moussempès alors, ne peut plus rester du corps féminin que de fausses images, des faux-semblants, un simple jeu de reflets : « Des miroirs et encore des miroirs remplis de reflets / – toujours les mêmes – », « miroirs biaisés de gémellité féminine / – sororité – rivalité – charmes – rituels – pères en toile de fond / me suis-je mise à régner sur le rêve de trop ? »
C'est toute la force du travail poétique de Sandra Moussempès que de tracer son propre dispositif visuel et de disposer alors les miroirs à son gré comme autant de foyers où faire revenir, en médium, ces entités alliées et « [redevenir] au milieu de moi-même / ce musée intensif dans une forêt de voix ». Et les premières d'entre toutes, ses « cousines cousues de mots », les deux Emily (Dickinson et Brönte). Ainsi retrouvons-nous toujours les figures tutélaires de sa poésie comme Lilith, Cassandre ou la photographe Cindy Sherman au détour d'une page. De celles-ci demeure et jaillit le cœur battant : la présence fantomatique, l'extase.
« [Ces] artistes femmes succombent au désespoir même si c'est interdit / elles dansent autour des feux de joie / elles épellent leur prénoms falsifiables // bien plus que les artistes femmes / les bottines & la réalité / ont des talons marécageux surplombant toute forêt narrative. »
Si cet ensemble de miroirs est le dispositif qui donne forme à la diffraction du corps féminin et à sa disparition, il est aussi celui qui décrit l'inadéquation du corps féminin à la société patriarcale, véritable impossibilité de s’identifier soi-même à soi-même : « je m'observe allongée sous le soleil levant // j'emprunte mon corps / je le porte je le dépose tranquillement / au sommet de la montagne // j'en fais un montage de paroles ». La seule possibilité alors qui semble s'offrir à la poétesse est la folie, la camisole, la transe, c'est à dire intégrer l'existence spectrale de ses sœurs jumelles, dans ce monde où « les chaussures d'existence s'arrachent à prix d'or ».
« Quand rien ne tient / suis-je poétesse ? » se demande Sandra Moussempès. C'est pourtant bien dans ce cœur spectral de la réalité, dans l'espace vide entre les miroirs et leurs jeux de lumière que se tient le texte de Sandra Moussempès. La poétesse alors est ce corps qui flotte – à deux pas du sol – entre le réel et ce que Sandra Moussempès nomme les voix-off : « bouée entre réel et voix off », dit-elle, « nous devenons coach de notre flottaison ». Dans Sauvons l'ennemie, les êtres flottent ainsi à distance parce qu'en un certain sens notre existence est celle de fantômes « en quête d'appartenance pour y inscrire [nos] fêlures ». Marquée par ce vide, la poésie de Sandra Moussempès apparaît alors non seulement comme un dispositif visuel mais aussi et surtout comme un dispositif technique de captation des voix. Se faisant médium, la poétesse enregistre les voix défuntes, oubliées, tues qui parlent à travers elle, constituant ainsi non seulement un musée intime des figures féminines mais aussi un matériau réel à ces voix intérieures et au sujet féminin.
« Ma voix se justifie / Par l'écriture // Ma vie se justifie / Par l'assemblage // Cette façon de boire le thé bouillant / Sans me brûler »
C'est peut-être cela en définitive, dans cette fragilité et cet équilibre, ce que le poème peut dans le réel, se faire l'objet dépositaire des voix et des existences spectrales : « Si j'enregistre les voix spectrales des défunts / ils finissent par tisser des liens entre eux » rappelle-t-elle, puis « J'ai la conscience qu'il faut ferrer cet instant / là où de petites failles s'étaient entassées / jusqu'à faire un creux dans l'inconnu ». Le poème peut, par le langage et « sa lumière spéciale » dans laquelle elle se réfugie, et l'inscription des mots sur la page, rendre corps et faire accéder à une matérialité, faire naître d'un réel trop violent une réalité nouvelle, vibrante et sensible. Par ce travail d'enregistrement la poétesse s'ouvre la possibilité de l'émergence de son propre corps et de son propre sujet pour enfin dire ce qui n'avait pu être dit. Parce que « ce que je voulais dire / Ne se dit pas autrement / Sous des mètres de tissus mémoriels ».
Érigeant une maison hantée, demeure intérieure de l'indistinct et d'une inquiétante étrangeté, Sandra Moussempès fait vaciller les certitudes et osciller les images dans un trouble entre le réel et son double. Le poème alors est un outil de réagencement du réel, et sauvant l'ennemie, un moyen pour en trouver une nouvelle formule, plus juste, faisant émerger une réalité nouvelle, un double.
« Voudrais-tu accorder ta main à la seconde moitié de cette phrase ? »

Sandra Moussempès, Sauvons l’ennemie, Flammarion, mars 2025, 160 pages, 19 euros