Monica Acito : « Il n’existait pas un foutre de terme inventé par l’homme pour définir l’espèce animale à laquelle il appartenait » (Uvaspina)
- Cécile Vallée
- 3 mars
- 8 min de lecture

Ce premier roman a séduit, dès sa sortie en 2023 en Italie, lecteurs et critiques : finaliste d’une dizaine de Prix littéraires, il en a remporté cinq. On comprend aussi pourquoi ses droits ont déjà été achetés pour une adaptation cinématographique. Il offre effectivement du grand spectacle : il y a des morts, des trahisons, des dilemmes, des personnages tragiques, monstrueux et sublimes et on imagine bien le potentiel du décor de Naples. Cependant, il ne s’agit pas que d’un souffle romanesque, c’est aussi une écriture magistrale qui sonde nos failles les plus obscures.
« Mère et fille faisaient souffler un vent sinistre, qui ne sentait pas la mer mais puait les égouts, une peur ancestrale, la cruauté et le magma. »
Tout commence par une scène récurrente : comme tous les mercredis soirs, la Dépareillée se meurt dans son lit. Ses enfants, Uvaspina, et Minuccia, deux adolescents en fin de lycée, sont à son chevet et son mari sort. Il faut dire que la Dépareillée a le sens du tragique. Elle en a fait son métier. Elle était pleureuse aux enterrements, la plus célèbre de Naples, mais « à chaque tressautement de son soutien-gorge débordant, les hommes dans le cortège oubliaient le petit Alfredo de service, victime d’un chauffard ou d’une balle perdue ; des femmes mortes en couches ». C’est ainsi qu’elle a conquis son mari, fils de notaire, qui ne doit la survie de l’étude de son père qu’à son carnet d’adresses, et président véreux du cercle nautique.
La relation fraternelle fusionnelle est aussi démesurée. Uvaspina, le frère aîné, né avec une tache de naissance sous l’œil gauche en forme de grain de raisin, doit son surnom à la finesse de sa peau qui rappelle la groseille à maquereau, « tout en lui était peau de fruit, groseille translucide, baie diaphane traversée de vaisseaux », « fruit inadapté à Naples, exception, abjection, rareté au milieu des arbustes méditerranéens ». Comme ces baies destinées à « être pressées, écrasées et foulées pour faire de sirops qui guériront les maladies », il sert de remède à la folie de sa sœur mais en tant qu’exutoire de ses crises cruelles. En effet, Minuccia est féline non seulement par ses « yeux jaunes » mais aussi parce qu’elle est comme ces animaux « qui peuvent aussi bien faire ronron que planter leurs dents dans une jugulaire », ce qu’elle est capable de faire quand elle se transforme en « foltoupie » :
« Dans la tête de Minuccia, tout avait un sens particulier, qui renvoyait à la magie et à la diablerie, à l’alchimie et à la nature : dans son monde de la foltoupie, elle jouerait pour toujours avec cette toupie, car ce n’était pas un jouet pour gosses, c’était son jouet à elle et personne ne devait y toucher. »
La famille Riccio vit donc au rythme des agonies de la Dépareillée et des colères de Minuccia que Pasquale fuit et qu’Uvaspina subit. Il connaît un moment de répit quand il rencontre le bel Antonio aux yeux vairons qui le fait rire et l’apaise de « ses récits faits de pauses, respirations, mots scrupuleusement choisis, tics de langage ». Cependant, le destin en a décidé autrement. Antonio, qui a rencontré le père d’Uvaspina, se retrouve au cœur de la relation fraternelle :
« Minuccia et Uvaspina étaient deux coups frappés, jumeaux et dissemblables, sur le tambour des flagellants : deux maillets qui jouaient le même rythme en contrepoint. Entre ces deux maillets, il y avait Antonio ; tous les deux le voulaient, mais refusaient qu’il soit mêlé à leurs affaires. La foltoupie leur appartenait, elle avait la saveur de l’enfance, des règlements de comptes, des souffrances nocturnes et des mains qui frappaient et qui pardonnaient. »
La tragédie du trio est à la hauteur du dernier personnage du roman : Naples.
« Naples brillait d’une lumière méchante et livide »
Forcella, le quartier populaire de La Dépareillée dans lequel elle revient avec Minuccia pour pratiquer des sortilèges avec Nunzia-Cul-de-Traviole, s’oppose à Chiaia, quartier dans lequel vit la famille Riccio :
« Ce quartier avait été construit à la verticale, il poussait vers le ciel et vivait sur la pointe des pieds, dans une ville qui voulait l’attraper par le col et le forcer à s’agenouiller ; à la manière dont, des années auparavant, Pasquale Riccio attrapait la tête de la Dépareillée et la poussait vers sa braguette. »
Uvaspina fuit les deux pour se ressourcer au cap Posillipo, « trêve de la douleur », aux « formes de belle femme endormie à la surface de l’eau », « piqué de cèdres, d’orangers et de citronniers qui fleurissaient deux fois par an ». C’est dans une petite crique qu’il rencontre Antonio et c’est dans un escalier des « ruines du palais Donn’Anna, palpitant de cendre et de sang volcanique » qu’ont lieu leurs rencontres clandestines, « leur nation anonyme, une parcelle du monde indépendante, née de l’écaille d’une sirène, qui les protégeait de la fumée de la terre ». C’est aussi le cadre des histoires d’Antonio qui révèle à Uvaspina le visage merveilleux de la ville : « La Naples d’Antonio brillait comme certaines plantes aquatiques à travers la mer transparente, elle ne puait pas comme la Naples de la Dépareillée, avec ses effluves d’égout et de poisson avarié ».
Uvaspina oscille entre la ville légendaire – « Uvaspina pensa que Naples pleurait à l’envers : d’en bas, pas d’en haut. Et toutes les vagues qui venaient se briser sur le palais Donn’Anna étaient, peut-être, les larmes de cette reine qui n’avait pas su applaudir » – et la tragédie qu’elle couve :
« Il regarda Naples, cette ville née de la queue d’une sirène nauséabonde, et pensa qu’elle puait. La nuit, à Naples, il ne pouvait se passer rien qui vaille, car la ville était une traîtresse, seulement capable de rire de toutes ses dents scintillant dans le noir qui cachait ses caries. Naples était une gangrène, et les rires d’Antonio une maladie où se dissimulait la saloperie de tous les hommes. »
Si des indices permettent de situer l’intrigue dans la deuxième moitié du 20e siècle, ils restent suffisamment limités pour donner l’impression qu’elle se situe hors du temps, rythmée par les différentes fêtes traditionnelles de Naples : « farandole chaotique et effrénée de festivités d’un autre temps, auxquelles personne ne croyait peut-être plus vraiment, mais qui coulaient dans la poitrine des gens comme ces vins pétillants qui font tourner la tête », tout comme les pratiques de magie noire de Nunzia Cul-de-Traviole et de Minuccia. Cependant, les personnages de ce conte moderne sont en marge et y restent.
« La Dépareillée aurait beau bouffer tous les calamars du monde, son haleine puerait toujours l’oignon. Et son cul empaqueté dans ses culottes en dentelle, elle sentirait toujours les cailloux pointus des marches de la via dei Tribunali. »
Comme ses enfants, le surnom de Graziella renvoie à ses caractéristiques physiques :
« Tout était dépareillé, chez Graziella : la couleur de ses cheveux ; ses dents de devant : l’une allait vers l’avant, l’autre vers l’arrière ; son rouge à lèvres rougepute, qui jurait avec son teint d’Arabe du vico Limoncello ; le rythme de sa respiration, mesuré par les mains de ses enfants. »
Elle est en effet coincée entre les deux milieux sociaux qu’elle a traversé du temps où elle était pleureuse : « Elle s’était cognée les plus misérables dans les ruelles où les gens n’avaient plus que leurs yeux pour pleurer comme les cortèges funèbres aussi longs que des serpents exotiques qui défilaient élégamment entre la promenade Caracciolo et la via Partenope. » Elle ne parvient pas à trouver sa place ni d’un côté ni de l’autre après son mariage avec Pasquale Riccio. Elle est dépareillée quand elle rend visite à son amie Nunzia-Cul-de-Travers, elle l’est encore plus quand elle est avec son mari qui ne manque pas de lui faire remarquer. Alors qu’ils sont au restaurant, elle décide de prendre dans ses doigts la cigale de mer que son mari a laissée sur le bord de son assiette et d’y planter ses dents : « c’était elle qui décidait quoi manger et quand, et maître Pasquale Riccio n’allait pas lui expliquer comment se nourrir ».
Antonio, comme la Dépareillée, se bat pour sortir de sa situation. Son père pêcheur est mort tôt, sa mère, l’Acquajola, vend des verres d’eau pour faire vivre son fils. Elle récupère parfois des livres, ce qui permet à Antonio de se cultiver en autodidacte :
« Sur son dos, l’Acquajola portait à la fois le poids des bouches asséchées du centre-ville et celui du savoir de son fils. A mesure que, jour après jour, elle vieillissait, de nouveaux ventricules d’intelligence se développaient dans le cœur de son fils, et ce savoir était divin et sacré, car né des quatre veines saignées de l’Acquajola. »
C’est la raison pour laquelle, il ne peut que réagir quand Uvaspina s’étonne qu’il connaisse l’histoire de la peste qui a sévi à Naples : « on t’a appris que les pécheurs étaient ignorants ? je lis, je connais des histoires, j’écoute les gens ». Quand ils sont sur l’île de Procida, il est content de lui faire remarquer qu’au « lycée classique », on n’apprend rien puisqu’il ne connaît pas l’origine du nom de l’île : « il te fallait un pêcheur pour apprendre que son nom vient de la nourrice d’Enée. »
Antonio porte le poids du sacrifice maternel qui lui ouvre les portes de l’ascenseur social. Cependant, il reste dépareillé par son homosexualité.
« Il n’existait pas un foutre de terme inventé par l’homme pour définir l’espèce animale à laquelle il appartenait. »
Si Minuccia a hérité de l’atavisme maternel, Uvaspina est aussi dépareillé dans la famille. Quand il gagne un concours de nouvelles, sa mère lui dit qu’elle est incapable de la lire, parce qu’il « parle trop difficile pour [elle] », son père ne dit rien mais ne la lit pas de peur de se rendre compte de son inculture. La nouvelle finit comme papier toilette. Cependant, c’est surtout son corps imberbe, son teint translucide, son attitude qui lui attire la haine de ses pairs :
« Ses camarades articulaient bien le mot pédé, babines retroussées et toutes dents dehors, semblables à une meute de louveteaux. Ils se croyaient rebelles en le prononçant loin des oreilles de leurs pères ingénieurs et de leurs mère enseignantes : à l’abri de leurs parents, ils pouvaient se remplir la bouche de tous les mots qu’ils voulaient, les mâchonner et les ruminer. Pédé était un mot-projectile, explosif : un petit séisme sur le palais. Le mot femminiello, lui, était brûlant, il faisait des cloques sur la langue comme une cuillerée de soupe bouillante. »
Dans la tradition napolitaine, les femminielli sont des hommes transgenres. Comme les Hijras en Inde, ils suscitent un comportement paradoxal : à la fois considérés comme des sortes de divinités, liées à la fécondité, et persécutés. Uvaspina se sent toutefois différent d’eux parce qu’il se sent bien dans son corps d’homme, et aime le corps des hommes et « il ne se sentait pas digne d’être comparé à un femminiello, parce que ces êtres lui semblaient capables de rire dans la lumière inatteignable des astres napolitains, alors que lui n’arrivait même pas à sourire quand la honte s’abattait sur lui comme une couverture noire. » Si, grâce à Antonio, il est pour un été, « un fruit pas seulement bon à être pressé, à soigner les souffrances d’autrui » et qu’il lui offre « une nouvelle écorce, une véritable peau », leur relation reste impossible.
La traduction de Laura Brignon sonne juste. Elle insère avec subtilité la langue d’origine par les toponymes et certains sobriquets et rend l’oralité par des régionalismes français. On peut ainsi savourer cette écriture qui mêle registre familier et poétique à travers des dialogues et des images truculents – « le tableau de sainte Lucie, qui semblait lui rire à la face comme une putain du corso Umberto accostée par des vieillards au pénis microscopique, format pouce » –, des scènes cocasses, cruelles et poétiques. Ce roman est à la fois extraordinaire et terriblement humain, grotesque et sublime.

Monica Acito, Uvaspina, traduit de l’italien par Laura Brignon, Editions du sous-sol, janvier 2025, 464 pages, 24,50 euros