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Michèle Audin : Un passé qui ne passe pas ? (La Maison hantée)

Photo du rédacteur: Marie-Odile AndréMarie-Odile André

Michèle Audin (c) Mathieu Zazzo
Michèle Audin (c) Mathieu Zazzo



Une ville (Strasbourg). Un immeuble. Ses habitants et ses fantômes.


Ce sont là les éléments à partir desquels Michèle Audin construit son livre, La Maison hantée, récemment paru aux Éditions de Minuit. Elle y explore ce moment bien particulier de l’histoire de l’Alsace où, pendant la Seconde Guerre mondiale, la région s’est trouvée annexée de facto par l’Allemagne nazie.

Le choix d’utiliser le microcosme que constitue un immeuble pour bâtir son récit n’a en soi rien de véritablement nouveau (1). Dans La Maison hantée, l’immeuble où habite la narratrice constitue assez classiquement l’élément déclencheur du récit en même temps qu’il lui confère un centre et un cadre : ladite narratrice, bibliothécaire à l’université de Strasbourg, explique, que, lors de son arrivée en 1992, elle y a rencontré plusieurs vieilles dames qui y vivaient depuis les années trente ou quarante, ce qui l’a amenée à s’interroger sur le silence qui était retombé sur la période de la Seconde Guerre mondiale et sur le sort de ceux (dont, parmi eux, plusieurs juifs) qui habitaient l’immeuble avant la guerre. 


Sur cette base, Michèle Audin développe son propos selon des orientations largement personnelles. Il y a d’abord le rapport étrangement paradoxal que le texte entretient avec la fiction. Alors que la narratrice dit avoir abandonné son projet initial qui était d’écrire un roman au profit du récit de son enquête, l’autrice, elle, fait le choix inverse de fictionnaliser son récit à travers une narratrice, un immeuble et des personnages imaginaires (2). 

Le livre se donne donc comme le récit d’une enquête que mène la narratrice et dans lequel cette dernière détaille ses démarches, de plus en plus précises et approfondies au fil du temps, et raconte comment elle se plonge dans les livres, journaux, albums de photos et autres documents qu’elle trouve sur le sujet puis approfondit encore ses recherches en explorant les archives. Racontée par une narratrice identifiée comme personnage de fiction, cette enquête s’en trouve de fait fictionnalisée alors même que les recherches décrites, de par les modalités extrêmement rigoureuses qui y sont appliquées, entrent directement en écho avec les travaux de Michèle Audin elle-même (par exemple, ceux consacrés à l’histoire de la Commune de Paris (3)), de sorte que la « fausse » enquête menée par son personnage imaginaire ressemble à s’y méprendre à une vraie. Et ce, d’autant que la « vraie » enquête menée par Michèle Audin pour l’écriture de son livre ressemble étrangement, de son côté, à celle de sa narratrice fictive, comme en témoignent les nombreuses références bibliographiques et documentaires figurant à la fin du livre. 

Qui plus est, la fiction trouve à se redoubler dans le récit comme une sorte de fiction au carré. S’intercalent en effet, entre les chapitres qui rendent compte de l’enquête, des chapitres (huit au total) que la narratrice dit avoir entrepris d’écrire à partir des informations qu’elle a pu rassembler et qui racontent en détail une histoire particulière, celle d’Emma, qui a occupé un temps le poste de concierge de l’immeuble et y a habité la loge attachée à ses fonctions. Dans ses chapitres, rédigés au présent, la narratrice utilise des informations directement tirées de ses recherches mais imagine aussi des détails concrets, des réactions ou des pensées qui outrepassent les données factuelles que peuvent livrer les archives, de sorte que le récit de l’histoire d’Emma et de sa famille glisse clairement, lui aussi, vers un régime narratif relevant de la fiction. En réalité, faits historiques et informations tirées des archives d’un côté, constructions purement imaginaires de l’autre se mêlent à l’envi, les deux registres de la fiction et de l’Histoire finissant d’ailleurs par fusionner dans la chronologie donnée en annexe.


Un autre trait de l’écriture de Michèle Audin réside dans la manière dont elle travaille narrativement l’espace que le texte s’emploie à construire à partir de l’immeuble. D’abord, parce que cet immeuble existe de façon extrêmement concrète à travers le quotidien de la narratrice elle-même puisqu’elle y a ses habitudes depuis des années, en entend les bruits ou le silence, y médite même parfois dans les escaliers jusqu’à en faire un truchement pour imaginer le passé. Et aussi parce que l’immeuble et la rue trouvent à communiquer sans solution de continuité avec l’espace réel de la ville via les indications cartographiques et toponymiques extrêmement précises que livre le texte, permettant par là à l’histoire particulière de ses personnages de rencontrer l’histoire collective.

Mais s’il en est ainsi, c’est que pour Michèle Audin, l’Histoire s’inscrit justement à même un espace urbain qu’il importe de déchiffrer pour l’y retrouver, comme c’était déjà le cas, de façon un peu différente, dans Paris, Boulevard Voltaire, (Gallimard, « L’Arbalète », 2023) où le périmètre du Boulevard, exploré de manière systématique, fait surgir, à travers une série de lieux-clés, l’histoire multiple des luttes sociales et politiques de ce quartier populaire et ouvrier. L’espace de la ville constitue une sorte de conservatoire pour l’Histoire, aussi bien à travers ce qui s’y inscrit (noms de rues ou de places, plaques commémoratives, statues, bâtiments et monuments divers) qu’à travers ce qui s’y trouve, au contraire, gommé, comme c’est le cas à Strasbourg pour la période de la Seconde Guerre mondiale. Quant à la superposition du Strasbourg d’aujourd’hui et de celui d’hier qu’opère la narratrice à partir de ses propres pérégrinations et des informations recueillies dans les archives, elle apparaît comme un moyen paradoxal de saisir de façon concrète et palpable le passé à travers cela même qui a disparu, comme lorsqu’elle confronte les boutiques actuelles de la Grand’Rue à la liste de celles trouvées dans les annuaires de 1936-1938. 


En même temps, recomposer avec méticulosité la géographie de Strasbourg constitue pour l’écrivaine un moyen de faire exister ses personnages dans un espace qui est aussi un espace du quotidien. 

Le texte de Michèle Audin fait, en réalité, le choix de se placer sur une ligne de crête, au plus aigu de la difficulté qu’il se propose d’affronter, à partir du double constat fait par la narratrice : celui du silence qui domine à propos de la Seconde Guerre mondiale; celui du clivage entre Alsaciens et « français de l’intérieur » (dont est réputée faire partie la narratrice) que thématise, tout au long de l’ouvrage, la distribution qui est faite, par les uns et par  les autres,  des pronoms « nous » et « vous ». Pour relever le défi qui consiste non seulement à se confronter à un sujet difficile mais aussi à le faire à partir d’une position énonciative elle-même extrêmement délicate à construire puisqu’elle implique pour la narratrice de défaire la position qui lui a été d’emblée assignée, le livre fait le choix de raconter l’histoire de personnages ordinaires et modestes qui traversent toute cette période avec des itinéraires et des destins divers et contrastés. Au-delà de la simplification caricaturale née de la dichotomie « Tous nazis » / « tous victimes », le récit travaille à rendre compte de la spécificité d’une situation que « les français de l’intérieur » sont justement réputés ne pas pouvoir comprendre. Il s’efforce d’en  restituer toute la complexité en interrogeant silences, oublis ou dénis, en faisant resurgir les non-dits, en rappelant les exactions et les crimes commis, les responsabilités et les compromissions de certains, sans oblitérer non plus les clivages et tensions (mais aussi les solidarités) qui pouvaient exister dans une ville où cohabitaient, comme dans l’immeuble de la narratrice, des familles d’origine, de sensibilité politique, de religion et de statut administratif extrêmement divers. Ce que propose dès lors le récit, c’est un feuilleté de destins dont la diversité interdit toute réduction manichéenne. Entre ceux qui, dès les années trente, étaient clairement antisémites et pro-nazis et ceux qui déjà tentaient de résister, entre ceux qui, en 1939,  sont restés sur place et ceux qui ont été évacués, entre ceux qui ne sont pas rentrés et ceux qui sont revenus en 1940, entre ceux qui ont été volontaires et ceux qui ont été enrôlés malgré eux dans l’armée allemande, le texte raconte des vies individuelles bousculées par une Histoire qui parfois les épargne et parfois les détruit, se jouant des choix, pour certains de hasard, des uns et des autres, jusqu’à produire une de ces situations dont elle a malheureusement le secret et qui nous force à faire face, loin de tout discours simplificateur, à sa terrible et tragique ironie : à Oradour sur Glane, le 10 juin 1944, il y avait des alsaciens parmi les bourreaux (de très jeunes soldats enrôlés de force dans la division Das Reich) et parmi les victimes (des civils évacués en 1939 et restés dans la région).





Michèle Audin, La Maison hantée, Éditions de Minuit, janvier 2025, 208 pages, 19 euros



Notes

(1) Outre que Michèle Audin a déjà usé elle-même de ce procédé de manière en partie similaire dans Josée Meunier 19 rue des Juifs (Gallimard, « L’Arbalète », 2021) où elle rassemble ses protagonistes, réels ou fictifs, à une même adresse,  on peut évidemment penser, d’un côté, à La Vie mode d’emploi de Georges Perec et, de l’autre, au livre et au documentaire que Ruth Zylberman a consacrés à l’immeuble parisien du 209 rue Saint-Maur (voir, respectivement, Ruth Zylberman, 209 rue Saint-Maur, Paris Xe. Autobiographie d’un immeuble, Seuil, 2020 et Ruth Zylberman, Les enfants du 209 rue Saint-Maur, Paris Xe, DVD, Arte, 2017). Ce dernier rapprochement est d’autant plus parlant que la narratrice de La Maison hantée explique utiliser, elle aussi, le recensement de 1936 pour retrouver le nom de ceux qui habitaient l’immeuble juste avant le début de la guerre.

(2) Comme l’indique a posteriori les notes qui accompagnent le texte à la fin du livre. On remarquera aussi que l’un des récits de Mademoiselle Haas (Gallimard, « L’Arbalète », 2016), celui consacré à Victorine, fait déjà mention d’un même immeuble situé à un angle de la même rue Dunat-Diehr à Strasbourg.

(3) Voir, en particulier, son blog consacré à la Commune de Paris ( https://macommunedeparis.com) ainsi que tous les ouvrages qui trouvent directement leur origine dans les recherches historiques qu’elle a pu mener sur le sujet. 








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