Les mots de ma mère : Répapiller & « La ruque m’a prise »
- Marie-Odile André
- il y a 3 jours
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Répapiller
« Répapiller ». Le mot mime la répétition, la redite, le bégaiement. Le moment où la langue fourche, hésite, fait du sur place, ne sait plus où elle doit aller. Vers le « pa » ou le « pi » ? Elle s’affole, s’agite. La ligne droite du sens s’est brouillée. Le désordre s’installe dans la langue. Celui ou celle qui parle n’a plus tout à fait ses repères. Ses papilles ne fonctionnent plus ou fonctionnent mal. Les mots ont perdu leur goût, leur saveur. Celui ou celle qui les prononce ne les reconnaît pas, sa langue ne retrouve plus la nuance inimitable, reconnaissable entre mille que chacun possédait, qui permettait de le distinguer de tous les autres, de s’assurer que c’était bien celui-là et aucun autre qui devait se trouver là, au bout de la langue.
Celui ou celle qui répapille ne sait plus. Les mots ont tous le même goût, ou plutôt, aucun d’entre eux n’a plus le moindre goût. On le répète sans le reconnaître. On peut le répéter et le répéter encore sans qu’il laisse le moindre souvenir dans la bouche. On croit que celui ou celle qui répapille a perdu la tête. Mais non, ce n’est pas ça : il (elle) a perdu le goût des mots dans la bouche.
« La ruque m’a prise »
C’est un rapt, un enlèvement.
La ruque est redoutable. Rude, rapide, brutale. Son apparition est imprévisible au milieu du quotidien ralenti et un peu triste des jours. Elle s’empare de ma mère, la saisit, l’emporte sans que je sois sûre de jamais la revoir.
C’est le sursaut qui met fin à la léthargie qui menace, à l’ennui des obligations domestiques, à l’absence d’envie qui conduit à longtemps différer les tâches obligées et fastidieuses. Soudain, ma mère se décide à les prendre à bras le corps dans un surcroît et même un excès d’énergie et de dépense. Et il faut que tout aille vite et soit mené à bien au plus tôt, sans plus tergiverser, attendre ou lambiner.
Il ne faudrait pas que la ruque qui vous a tout d’un coup saisi, vous lâche, vous abandonne, vous laisse par terre comme une poupée de chiffon molle et affaissée.